Histoire des bisses


À la recherche d’une explication


Face à des réalisations humaines qui surprennent par leur audace, il est tentant de recourir à des causes surnaturelles. C’est ainsi que de nombreuses légendes populaires ont fait appel aux diables, aux fées et autres créatures malicieuses pour expliquer la construction de certains bisses. Plus tard, des lettrés ont apporté à la légende un soupçon de vraisemblance. Sur la base d’indices ténus ou de simples hypothèses, ils ont attribué ces constructions, qui aux Romains, qui aux païens, qui aux Sarrasins.

En 1928, déjà, Auguste Vautier se gausse de la manie générale de tout expliquer par le Romain. Dès qu’une inconnue se présente au cours de nos investigations dans le passé, on reprend le mot classique de Labiche : « Cela embaume le Romain. » Il précise : Je remarque cependant que les anciens bisses ne sont pas particulièrement l’œuvre de maçons, et je ne sache pas que les Romains aient jamais eu un goût prononcé pour la haute montagne (Vautier 1928, p. 18).

L’idée que le bisse est une condition sine qua non de l’économie agraire valaisanne et qu’il l’a toujours été étant fort répandue, l’historien valaisan Pierre Dubuis récuse le déterminisme géographique ou écologique résumé par la formule : puisque le milieu qui détermine l’humanité alpine est monumentalement stable, les formes qu’il dicte à la civilisation montagnarde sont immuables (Actes 1995, Pierre Dubuis, p. 39). Ce qui reviendrait à dire que la « civilisation traditionnelle » n’a pas d’histoire ! Or, bien évidemment, elle en a une.

Nous n’ajouterons pas une nouvelle hypothèse au bouquet. Il nous paraît plus judicieux de réfléchir ici sur les différentes composantes qui sous-tendent l’histoire des bisses. En effet, les constructions et l’exploitation des canaux d’irrigation s’inscrivent dans un milieu, une époque, une économie, une civilisation.

Leur évolution n’est pas linéaire, tant s’en faut. Comme toute œuvre humaine, ils se présentent au centre d’un réseau de facteurs et d’influences qui laisse peu de place au hasard. Trois éléments sont ici particulièrement importants : les besoins en eau, les connaissances techniques et les moyens matériels et humains à disposition.


Concession d’un droit d’eau, Baltschieder, 1497 © Archives de l’État du Valais, Baltschieder

Le mystère des origines


D’emblée, il faut bien reconnaître l’évidence : le mystère des origines demeure. Lorsque les premiers documents conservés – à partir du XIIIe siècle – attestent l’existence des bisses, ils signalent souvent des constructions plus anciennes. Tel nouveau bisse remplace un ancien bisse ou un bisse vieux ou le bisse des païens… Toutefois, comme le remarque Hans-Robert Ammann, médiéviste, ces dénominations « ancien bisse » ou « nouveau bisse », de plus en plus courantes aux XIVe et XVe siècles, […] doivent être interprétées avec prudence (Actes 1995, p. 273), car un qualificatif ne constitue pas une datation !

Le réchauffement du climat à partir du XIIe siècle et une longue phase de croissance démographique peuvent expliquer, sinon l’invention des bisses, du moins leur diffusion avant 1300.

Suite : L’extension des bisses au XVe siècle


Vallée de Saas, 1905 © Pierre Odier – MV-Martigny